Publication Vertigo

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« Le romantisme n’est précisément ni dans le choix des sujets ni dans la vérité exacte, mais dans la manière de sentir. Pour moi, le romantisme est l’expression la plus récente, la plus actuelle du beau. Qui dit romantisme, dit art moderne, c’est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini, exprimés par tous les moyens que contiennent les arts ».
Charles Baudelaire

Texte de Sandra Caltagirone

Au fil du temps, Jean-Marie Isnard a affiné sa technique. Il a aussi trouvé ses outils, rudimentaires (peinture acrylique et larges brosses de peintre en bâtiment) et sa palette, réduite aux couleurs primaires, au noir et blanc. Après s’être essayé à la toile sur châssis, dont il n’aimait ni le poids ni l’encombrement, il a opté pour le papier dont il apprécie la fragilité et la texture lisse, sans aspérités. Ce support délicat, Jean-Marie Isnard l’investit à l’horizontale, posé au sol, comme un territoire à explorer et à labourer, avec son matériel de chantier, dans un rapport à l’oeuvre éminemment physique et instinctif. Il le plie et le déplie aussi, en des impressions monotypiques. Après s’être frotté à de nombreux styles, en quelques vingt-cinq années de pratique figurative, il a finalement trouvé celui qui sied le mieux à son tempérament, à son élan. Et l’ex bassiste punk de le qualifier sans sourciller de romantique. Non pas que sa peinture soit nostalgique ou anachronique, même si elle est clairement à contre-courant, parfaitement indifférente à l’esthétique et aux gimmicks de l’air du temps. L’an dernier, fidèle à son modus operandi qui consiste à se lancer des défis, l’artiste a planifié deux expositions dans son appartement. Ainsi produisit-il coup sur coup, et en un laps de temps très réduit, Impressions Noire(s) et The Great Escape (Autour du paysage…), deux ensembles de dessins et peintures sur papier, le premier exclusivement en noir et blanc, le second consacré au genre paysager.
Noires, les impressions de Jean-Marie Isnard le sont, assurément. Au-delà de la contrainte chromatique auto-imposée, ces oeuvres traduisent une inspiration sombre et une vision du monde pour le moins désenchantée où paysages dépeuplés et humains esseulés disent la solitude et l’incommunicabilité. Les Impressions Noire(s), ce sont des portions de nature désolée, des racines desséchées, des sans-abris endormis sur le trottoir, des trognes aux regards hagards… Ces dernières ne sont pas sans évoquer les portraits de Giacometti, ces têtes génériques, privées d’expression ou d’émotion, et donc réceptacles de toutes les projections, au sujet desquelles Sartre écrira dans Les Mots : « Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ». Derrière leur apparente noirceur, et bien plus qu’une quelconque vraisemblance physique ou psychologique, les portraits de Jean-Marie Isnard expriment une profonde humanité. Son inspiration est certes torturée, mais pas désespérée. Qu’elle soit intense ou discrète, la lumière finit toujours par poindre des profondeurs de l’obscurité. Aussi, dans la vivacité des traits acérés (au crayon, pastel sec ou stylo-bille), dans les regards plein de tristesse ou la sécheresse des souches flétries, c’est l’âme qui se manifeste et la vie même qui frémit. Cette dualité entre éclat et noirceur est encore à l’oeuvre dans The Great Escape dont l’intitulé laisse d’abord songeur. Quelle est la grande évasion promise par ces paysages claustraux, étonnamment verticaux, cadrés pour la plupart en close-up, sans horizon ni profondeur ? Comment s’évader avec ces arbres morts, ces racines sèches ou ces bunkers ? Peut-être s’agit-il précisément de fuir ces cônes, ces cubes, ces clopes qui ressemblent davantage à des abstractions ou à des natures mortes. Comme dans les Impressions Noire(s), le salut se trouve dans la lumière qui jaillit dans la nuit. Dans la couleur aussi, froide ou solaire, qui supplante ici l’armature des traits pour générer les formes et exprimer le mouvement de la vie. Dans la facture enfin, libre et impulsive. Quoique dénués de présence animale ou humaine, les paysages solitaires et crépusculaires de Jean-Marie Isnard semblent vivants, animés de souffle et de sentiments. Les cubes massifs des brise-lames ou l’arbre mort du lac paraissent mouvants, tout comme cet oeuf qui gigote, prêt à éclore. Chez Jean-Marie Isnard, la nature des sujets est accessoire, prétexte à exprimer son individualité et son intense sensibilité. Sa peinture est romantique parce qu’elle exalte l’imagination et suscite l’émotion. Parce qu’elle traduit l’immédiateté de la réalité, la vie, le vrai. Parce que, dans la sincérité de la touche et de la couleur, palpitent la passion et le coeur.

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